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Vous souvenez vous de la série des Deschiens diffusée en clair sur Canal+ à partir de 1994? Hier, le lundi 28 septembre 2015 François Morel annonçait leur retour dans le Grand Journal...http://www.canalplus.fr/c-emissions/c-le-grand-journal/pid5411-le-grand-journal.html?vid=1312919

Cette série de sketches courts met en scène toute une galerie de personnages interprétés par les comédiens de la troupe de Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff. On y trouve pêle-mêle des recettes de cuisine, un radio-crochet, des cours de langue, une télé-boutique, des petites annonces (3615 Code Qui n'en veut) ... Les Deschiens ont un style très personnel et reconnaissable : décor minimaliste, costumes au kitsch volontaire , cadrage immuable. Les dialogues, en langage courant voire relâché, font surgir l'absurde dans le quotidien de personnages incarnant un certain bon sens populaire, mais virant parfois à la folie.

J'ai rencontré  l'acteur François Morel à la comédie de Saint-Etienne. C'est l'occasion de revenir sur la problématique de la caricature avec des questions réalisées par Christian-Marc Bosséno

 

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Comment, dans votre travail vous situez-vous par rapport à la caricature, qui serait seulement une déformation physique, et au grotesque, qui se rapporterait davantage à une exagération ?

François Morel : Je ne me reconnais pas vraiment dans ces deux mots, caricature et grotesque, parce que j’ai l’impression, au contraire, que nous étions avec les Deschiens comme avec nos spectacles assez proches d’une certaine réalité, c’est-à-dire proches de gens qu’on ne voit en général jamais à la télévision ou qu’on n’entend pas tellement à la radio... Je crois que l’effet comique provenait de là aussi, c’est-à-dire, pour le spectateur, de voir des personnes à qui l’on ne demande jamais leur avis et qui, tout d’un coup, se retrouvaient sur la chaîne de télé la plus « branchée », entre Antoine de Caunes, les Guignols et Philippe Vandel. Les mêmes choses entendues à trois cents mètres de chez moi auraient fait moins rire. Ainsi, c’est un léger décalage qui agit, à savoir que c’est drôle car ce n’est pas là où on l’attend, mais ce que nous évoquions n’était pas fon-damentalement drôle, et ne relevait pas à mon sens de la caricature, ni du grotesque. Il y avait un côté Brèves de comptoir. Je me suis toujours senti très distant de quelqu’un comme Django Edwards par exemple, et ce n’est pas le grotesque qui me fait personnellement rire. Par contre, j’aime bien Michel Serrault, parce qu’il a l’air de tout le monde en même temps qu’il dit des choses affolantes. C’est ce côté « petit personnage de Sempé » que j’adore. Ce qui me fait rire a un rapport avec la vie : je déteste les gens qui délirent.

Vous travaillez donc la proximité, la ressemblance, l’aspect « C’est arrivé près de chez vous » plus que la caricature ?

F. M. : Oui, un petit côté comme ça. J’aime bien aussi quand on rit avec les gens, et pas forcément contre eux. La caricature est surtout utile quand elle se moque des puissants. Ce n’est sans doute pas la spécialité des Deschiens d’ailleurs, ce qui explique qu’il y ait eu parfois un malentendu où l’on disait « Chez eux, on se moque des pauvres », ce qui n’est pas du tout le cas. Nous riions avec eux au contraire, nous les incarnions, parce que nous nous sentions surtout proches d’eux.

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À l’origine la caricature réside quand même dans la déformation physique, et on retrouve forcément dans le jeu des Deschiens des éléments qui y font référence, des grimaces, parfois du surjeu…

F. M. : Il y a peut-être un léger grossissement, mais pas tant que ça. Si vous observez les gens à huit heures du matin dans un bistrot, vous allez trouver que les gens « en font », dans la vie. En créant des personnages je songeais de temps à autre à des gens précis que j’avais pu connaître, notamment durant mon enfance. Mon frère reconnaissait d’ailleurs assez souvent mon père dans ce que je faisais. Ce travail a trait en même temps à l’intime ; ce qui me touche ou me fait rire, c’est quand on ne montre pas du doigt, mais bien plutôt lorsqu’on incarne.

Revenons à un reproche récurrent à propos des Deschiens, celui que vous citiez et qui voudrait que vous vous moquiez des pauvres, que ceux-ci apparaissent chez vous comme des cons que finalement vous méprisiez. Comment Jérôme Deschamps et Macha Makeieff ont-ils réussi à combattre cette idée ?

F. M. : Il faudrait leur poser la question, mais je peux tout de même dire que ça ne les empêche pas de réaliser ce qu’ils pensent devoir faire, et ainsi de raconter les histoires auxquelles ils tiennent. Certaines personnes ont pu se sentir gênées du fait d’un manque d’accoutumance à voir représentée cette partie de la population. Dès lors, il est très facile de s’écrier : « Oh les salauds, ils se moquent des pauvres ! », ce qui est totalement faux. Le travail de Deschamps et Makeieff n’est pas sociologique, mais bien plutôt poétique, tout comme un dessin de Chaval ou de Sempé. Et c’est parce que nous sommes tous, à un moment donné, des Deschiens, que l’on s’y reconnaît et que l’on trouve ça drôle. 

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En visionnant les cassettes des Deschiens, notamment en accéléré, sans les dialogues, on perçoit nettement ce travail sur le corps, ce qui renverrait tout de même à la caricature ou tout au moins au burlesque

F. M. : Sans doute, mais lorsque l’on me parle de mimiques, je ne sais pas du tout ce dont il s’agit. Je ne suis pas non plus un technicien du rire ; on essaie davantage de travailler à partir de nos émotions. À partir de là naissent des visages, des attitudes et des sortes de tics qui sont en réalité la mémoire de l’enfance. Les membres des Deschiens n’ont jamais décrété a priori l’invention d’une mimique ou d’une grimace destinée à faire rire. 

Concernant ces effets de réel, c’est, sauf erreur, au moment où les Deschiens passaient sur Canal+ que les hommes politiques se sont mis à user et abuser de l’expression de « vrais gens ». Il y eut en réalité deux expressions qui sont apparues presque simultanément, à savoir à la mort de Mitterrand celle du « peuple anonyme » venant se recueillir place de la Bastille, en parallèle à celle de « vrais gens ».

F. M. : ’était-ce pas avant ? Je pensais que c’étaient les communistes qui avaient inventé cette expression. Il y a eu également les livres de Pierre Sansot. Pour parler d’un « peuple anonyme », c’est sans doute qu’on l’avait considérablement oublié, et que tout d’un coup on s’est rappelé son existence. La gauche avait été écartée du pouvoir pendant une vingtaine d’années, et quand elle l’a reconquis, on a eu au début l’impression que le peuple était au gouvernement. Et comme celui-ci s’est embourgeoisé, on a oublié le vrai peuple qui était derrière et pour qui la vie n’avait pas considérablement changé.

N’y a-t-il pas eu un effet pervers à la suite des Deschiens, notamment sur Canal+, considérant qu’il suffisait de mettre des gens avec des chemises à gros carreaux pour être drôle, une sorte d’humour se voulant cheap qu’on a aussi retrouvé dans la publicité ?

F. M. : Peut-être y a-t-il eu une telle tendance après les Deschiens, je ne m’en rends pas bien compte. C’est évidemment une catastrophe si l’on raisonne de cette manière. Il faut prendre la parole pour exprimer quelque chose de personnel. Je pense ici à Valérie Lemercier qui est une vraie déjantée et simultanément une grande bosseuse. Mais le fait de vouloir ressembler aux Deschiens, notamment dans la publicité, me gêne énormément. Car là il manquera un véritable regard, comme celui de Deschamps et Makeieff, pour ne laisser place qu’à du mépris vis-à-vis des gens. La force des Deschiens était que c’était le travail d’une équipe se connaissant depuis dix ans et ayant collaboré sur bien d’autres spectacles auparavant ; ce qui a créé une véritable complicité artistique et humaine aboutissant, à mon sens, à quelque chose de singulier