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Je l'ai rencontré il y a une semaine, lors du tournage du film Mélancolie ouvrière (lire) en Ardèche, il incarnera un ouvrier italien syndicaliste, orateur et organisateur hors pair: Charles Auda.Trois jours avant le premier tour de l'élection présidentielle il semblait déjà en colère.

  1. Après le premier tour il adresse une lettre au leader de La France insoumise et au candidat du Parti socialiste:    

 

Cher Benoît, cher Jean-Luc,
Voilà, c'est fait, on a perdu.
La gauche regarde le deuxième tour de cette élection présidentielle sur le banc de touche. Je vous imagine travaillant déjà sur l'autre vote, les législatives, l'un s'arrachant les cheveux pour espérer survivre et l'autre planifiant sa revanche.
C'était prévisible et nous étions quelques-uns à le craindre. Nous avons écrit, interpellé, manifesté, chroniqué, éditorialisé mais rien n'y a fait.
Je n'ai jamais souhaité que l'un se retire pour l'autre, je n'ai jamais souhaité la capitulation de l'un devant l'autre. Vous incarnez tous les deux des idées, des idéaux, des priorités, vous représentez des hommes et des femmes, des engagements, des années de lutte et de militantisme.
Je voulais, avant toute chose, un programme commun et je pensais bêtement que deux candidats qui pourfendent le régime présidentiel de la Ve République, ainsi que la personnalisation des campagnes électorales qui en découlent, s'entendraient pour reconnaître qui était le mieux placé pour incarner ce programme dans ce système à bout de souffle.
Je voulais une addition d'intelligences.
Je voulais, c'est bête à dire aujourd'hui, que la gauche gagne.
Nous sommes des millions à ne pas être fans de vous, des millions à vous trouver des qualités indéniables à l'un comme à l'autre, et c'est difficile de ne pas être fan, c'est beaucoup plus pratique intellectuellement de projeter tous ses espoirs sur quelqu'un.
Je ne vais pas faire ici l'inventaire de ce qui ne me plaît pas chez l'un et chez l'autre, d'autant que, par miracle, une chose était différente cette fois-ci, et cette chose, j'étais venu modestement te la dire, cher Jean-Luc, en direct et en face sur France 2 : pour la première fois, dans l'histoire de la Ve République, deux grandes forces de gauche avaient placé l'écologie au centre de leur programme.
Les urgences écologiques étant criantes, hurlantes même, j'espérais que celles-ci vous imposeraient de faire front commun. Après tout, l'imminence d'un danger qui menace une collectivité unit, en principe, les membres de cette collectivité pour le combattre, qui que nous soyons et quelles que soient nos divisions, l'histoire nous l'a prouvé à maintes reprises : Valmy, la Résistance, la demi-finale France Allemagne en 1982, etc... mais cela, ce n'est que le bon sens et visiblement le bon sens en politique passe après les poitrines bombées et les mentons relevés.
Il va falloir expliquer aux gosses que la lutte contre la pollution et le combat contre des choix de société contre nature attendront au moins encore cinq ans, qu'il y avait visiblement une urgence plus impérieuse encore, mais cette urgence-là, je vous laisse le soin de l'expliquer à nos enfants, chers Benoît et Jean-Luc.
Maintenant que c'est fini pour la gauche, il reste un second tour. L'extrême droite est là, à un scrutin de l'Elysée, comme en 2002, sauf qu'en 2002 nous étions abasourdis, choqués et dans la rue pour faire front commun, c'était au temps où le sentiment du danger commun nous regroupait encore.
Dimanche soir, j'ai vu Benoît appeler à faire barrage au Front national sans ambiguïté mais nous avons été des millions à constater que La France insoumise est mauvaise perdante : elle boude et fait la gueule et se retrouve incapable d'appeler à voter Macron, comme son leader délégué général avait appelé du temps où il était cadre sup au PS à voter Chirac. Pourtant, en termes de probité et de batterie de cuisine aux fesses, entre Chirac et Macron, il y a un monde.
Si la gauche avait été unie, la soirée de dimanche 23 avril n'aurait pas permis de montrer ce visage crispé de La France insoumise car, unie, la gauche aurait battu le Front national et nous aurions dansé et chanté place de la République jusqu'aux premières lueurs du jour...
Un point me questionne : si Marine Le Pen et Emmanuel Macron c'est pareil, blanc bonnet et bonnet blanc comme disent les anciens, alors que dire de vous deux ? C'est de la gémellité ? Deux clones tristes? Alors pourquoi ne vous êtes-vous pas unis pour le premier tour ? Vous si proches ?
Encore une interrogation pour vous Jean-Luc, ça fait quoi de voir ses électeurs dragués par l'extrême droite ? C'est le plan B européen qui se met en marche ?
Je vous salue du fin fond de ma déception et de mon absence totale d'autosatisfaction d'avoir eu raison.

Philippe Torreton

Mais on le sait dans cet entre deux tours, quand on écoute ou regarde les réactions on constate que le "Ni-Ni" prend de l'ampleur. Exemple cette réponse d'un étudiant: 

Philippe, tu as voulu nous adresser hier un message dans l’Obs, en nous demandant de ne pas nous tromper de combat 

Si tu adresses cette tribune aux lycéens et lycéennes, je me sens aussi visé, car je suis étudiant, j’ai 21 ans, et que moi aussi j’ai participé aux premières manifestations contre Macron et Le Pen. Je voudrais te dire quelques mots, quelques sentiments qui sont partagés par beaucoup de mes camarades de classe ou de manif, contre ton (ou plutôt votre) idée selon laquelle il faudrait voter Macron pour contre Marine Le Pen.

Je suis né en 1996. Je n’ai pas subi le « traumatisme d’avril 2002 ». Depuis que j’écoute les JT, que le lis des journaux ou que j’écoute les vieux, on me dit de me faire à l’idée qu’on vivra dans un monde merdique, dans un monde de chômage et de précarité, un monde que je subis déjà (je suis surveillant pour moins de 10€ de l’heure pour payer mes études) et on nous dis que demain, il va falloir accepter encore une fois ce monde qui n’a pas été construit par nous mais contre nous. On serait la génération sacrifiée, par la crise qu’on causé certains pour remplir leur compte en banque, par les politiques qui soutiennent ces derniers et qui ne veulent rien remettre en cause. Cet état de fait, on n’en veut pas, on n’acceptera pas cette promesse de non-futur, de misère et de chômage.

Tu nous dis « vous n’êtes pas des politiques, vous n’avez pas de fonds de commerce, vous ne pouvez pas craindre que votre jeunesse s’abîme en appelant à voter Macron. Votre jeunesse est plus forte que cela, votre jeunesse n’a pas de déceptions électives à caresser dans le sens du poil, votre jeunesse n’a rien à marchander, votre jeunesse n’a pas de plan B européen, votre jeunesse n’est pas souverainiste, votre jeunesse en cela est dans le sens de l’histoire.  » pour tenter de nous convaincre de voter pour un banquier qui a préparé et rédigé une loi contre laquelle on a bloqué nos facs et nos bahuts durant quatre mois au printemps dernier. Quand tu dis que notre jeunesse ne s’abîmera pas en votant Macron, je pense que tu te trompes : le choix qu’on nous donne, c’est celui de la potence ou de la guillotine ; c’est celui du racisme et du nationalisme contre le néolibéralisme le plus dégueulasse. Je me souviens d’un échange avec un gamin de Liverpool dont les deux parents étaient au chômage ; il me disait « tout ça c’est la faute de Thatcher » ; leur pauvreté m’avait choqué, c’est celle qu’on a vu dans I Daniel Blake, le film de Ken Loach qui est sorti cette année. Voter Macron, c’est voter cette pauvreté, cette misère, ce chômage ; c’est se résigner à être « la génération sacrifiée ».

Evidemment, pas un vote pour le FN, mais pas un vote pour Macron non plus : je ne donnera pas de billets au bourreau qui voudra m’exécuter demain, je ne lui donnerai pas ma voix. Voter Macron, ce n’est pas s’abîmer, pour nous, c’est se suicider. La seule voix que je donnerai aux présidentielles, c’est un cri, en manif qui dira que quel que soit le candidat élu, on se battra contre lui. La seule phrase dans laquelle je me reconnais, c’est quand tu dis que notre jeunesse est le sens de l’histoire. Effectivement, à nous reviens le devoir de ne pas lâcher un centimètre face au racisme, à l’homophobie, au libéralisme, au recul des droits syndicaux et politiques. A nous reviens de nous construire un avenir, avec tous les salariés et les ouvriers du pays qui ont bloqué avec nous la France au printemps : mon avenir, mon combat, il se fera avec les dockers, les raffineurs et les cheminots, en aucun cas avec Macron à l’Elysée.

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