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Lu et étudié par des générations de professeurs, porté aux nues ou vilipendé le pédagogue Philippe Meirieu,  suscite des sentiments contrastés et souvent excessifs quand lui voudrait n’être que nuances.

Je l'ai croisé au séminaire sur la persévérance de cette première semaine d'avril à Lyon...

Dans sa riche intervention je retiens l'effet jokari.

 

Du nom de ce jouet, un peu désuet, où une balle est attachée à un plot de bois par un élastique et revient donc systématiquement à celui qui l’a envoyée, avec une force proportionnelle au coup de raquette qu’elle a reçue.

 

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Meyrieu:  "Je désignais ainsi les comportements claniques d’un certain nombre de jeunes, « attachés », en quelque sorte, à un groupe qui leur offre une identité et une protection, et qui ne parviennent pas à s’en éloigner, ni pour des raisons affectives, ni pour des raisons professionnelles, ni, évidemment, pour exprimer le moindre désaccord avec la position dominante incarnée par « le chef ». Toute tentative dans ce sens est, en effet, perçue comme une incartade insupportable et immédiatement suivie d’un vigoureux rappel à l’ordre, quand ce n’est pas d’une punition sévère. Le simple fait de se déplacer seul pour se rendre dans un Mission locale, chez un possible employeur ou à un rendez-vous amoureux est vécu, dans ce cas, comme une trahison et sanctionné par l’injonction immédiate d’un surcroit d’obéissance mimétique… Et ce fonctionnement groupal n’a évidemment pas disparu, bien au contraire. Il est une des composantes de cette radicalisation dont tout le monde s’inquiète aujourd’hui et que chacun cherche à comprendre. Il est le corollaire de l’exclusion dont sont victimes une partie des jeunes et la conséquence de leur recherche éperdue d’une protection que les institutions de la République ne leur offrent plus. Il est une manière de fabriquer, dans des enclaves plus ou moins clandestines, un « vivre ensemble » particulièrement préoccupant. Un « vivre ensemble » qui est un vaccin efficace contre la solitude des exclus, mais un vaccin aux effets mortifères sur les valeurs fondatrices de notre République, un vaccin qui détruit lentement mais surement les anticorps nécessaires à toute démocratie, ceux-là même que Kant évoquait en définissant « Les Lumières » : « Sapere aude »… « Ose penser par toi-même. » "

 

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Meyrieu: "C’est pourquoi il faut préférer le « faire ensemble » au « vivre ensemble » et, mieux encore, la « construction du collectif » à la juxtaposition des individus, fût-elle « pacifiée » par nos machineries technocratiques… le plus souvent, d’ailleurs, en ayant été auparavant minutieusement « passifiée » par un conditionnement psychique redoutable ! Car un groupe humain, pour faire une place à chacun et lui permettre de se tenir debout, pour promouvoir chaque membre et lui donner les moyens de s’engager avec d’autres dans la construction d’un avenir commun, suppose bien autre chose que la « passification », même obtenue, à grand frais, par le déploiement d’un arsenal de signalements et de sanctions. Cela suppose de donner à chacune et à chacun la possibilité d’adhérer à un projet collectif tout en construisant librement sa propre identité."

" Ainsi l’école peut-elle créer du commun : elle le peut par la manière dont elle transmet des savoirs ; elle le peut en promouvant les activités artistiques et culturelles ; elle le peut en pratiquant une pédagogie coopérative où l’implication de chacune et de chacun permet la réussite de tous.[…] Mais, si l’éducation est découverte de ce qui unit les humains, elle est aussi, et simultanément, apprentissage de ce qui les libère : ce qui libère de l’égocentrisme initial et ...de l’immédiateté de la pulsion, ce qui libère du fantasme de la toute-puissance et de la soumission aveugle au pouvoir, ce qui libère des préjugés et des stéréotypes, ce qui libère de tous les enfermements et, en particulier, de l’emprise des gourous qui fournissent identité et sécurité au prix de l’abdication de toute liberté. Pour cela, l’école doit s’assumer délibérément comme un espace de décélération. Loin de la prime à la réponse rapide, elle doit promouvoir la réflexivité critique. […] Face à l’immédiateté du « tout-tout de suite » que la machinerie publicitaire et technologique promeut systématiquement, l’école doit jouer délibérément un rôle thermostatique. Ni rejet brutal de la réaction de l’élève, ni acceptation démagogique de son opinion, mais mise en suspens : « Prenons le temps d’y réfléchir… » C’est ainsi seulement qu’elle contribuera à apprendre aux enfants et adolescents à résister aux séductions de toutes sortes."

BIO: Philippe Meirieu est né le 29 novembre 1949 à Alès dans le Gard, au sud de la France. Très tôt, il a milité dans des mouvements d'Education populaire. Il a fait, après un baccalauréat littéraire, des études de philosophie et de Lettres à Paris. Il a préparé et obtenu un CAP d'instituteur pour enseigner dans le premier degré. Il a été successivement professeur de français en collège et de philosophie en terminale, avant de prendre des responsabilités pédagogiques et administratives. Tout au long de celles-ci, il a toujours conservé des charges d'enseignement auprès d'élèves et d'étudiants. Il a soutenu une thèse d'Etat es Lettres et Sciences humaines en 1983 et est devenu professeur des universités en sciences de l'éducation. En politique il était sous le mandat Queyranne vice-président EELV du conseil régional Rhône-Alpes en charge de la formation continue..