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Le film Mélancolie ouvrière de Gérard Mordillat est l’adaptation du livre de Michelle Perrot. 

Une avant première du film est organisée à Saint Julien molin molette le 29 septembre. La salle de la Passerelle va donc connaître une affluence record au cours des trois séances programmées à 18, 20 et 22 heures. Les habitants retrouveront  les intervenants du film avec la participation de Gérard Mordillat, réalisateur et metteur en scène, Odile Conseil, responsable du casting et une pléiade de collaborateurs.

 C’est Virginie Ledoyen qui interprète le rôle de Lucie Baud ouvrière en soierie dans le Dauphiné, qui s'est battue pour défendre la cause ouvrière. Sur cette photo réalisée à Saint Romain D’ay entre deux scènes, suis-je avec Virginie ou Lucie ? Sans doute un peu des deux…Virginie a mis un blouson sur ses épaules car le vent est froid en Ardèche ce jour là et dessous on devine la tenue de Lucie…

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Lucie Baud est née en 1870, à Saint Pierre de Mésage, au hameau de la Croix, d’une mère ouvrière de la soie et d’un père charron. Après la fréquentation de l’école primaire, dont Michelle Perrot nous rappelle l’histoire pour les filles « élevées sur les genoux de l’Église » au XIXe siècle, Lucie « entre comme apprentie chez MM Durand frères à 12 ans ». Dans cette fabrique, où les journées de travail sont de douze heures, elle retrouve des compagnes qui sont pensionnaires dans l’internat de l’usine qui enferme les filles, dans des conditions de vie difficiles.

 Lucie, « enceinte, mais non abandonnée » épouse à 20 ans, Pierre Baud, garde-champêtre de vingt ans son aîné, ils auront trois enfants et ils vivront à Vizille, jusqu’à la mort de Pierre. Ce décès signifie pour Lucie l’obligation de quitter l’appartement de fonction.

Après son veuvage, en 1902 : Voici le temps venu de la révolte : quatre années d’une densité exceptionnelle, celles qui ont fait de Lucie une “héroïne” et lui ont conféré sa très relative notoriété. 

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Son investissement dans la lutte syndicale est en lien avec la rencontre d’un ouvrier italien, orateur et organisateur hors pair, Charles Auda (P Torreton dans le film) pour lequel Lucie a beaucoup d’admiration.

De 1902 à 1906, donc de 32 à 36 ans, Lucie va s’investir dans le syndicalisme des ouvriers et ouvrières de la soie, alors que rien ne la destinait à la lutte syndicale. Elle le paiera par un parcours professionnel chaotique. Quel patron accepterait d’embaucher une meneuse de grèves ?

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  En novembre 1902, quatre mois après la mort de Pierre, elle fonde le Syndicat des ouvriers et ouvrières de la soie du canton de Vizille.. Dans les années 1905-1906, notre héroïne mène à Vizille, puis à Voiron deux grèves. Elle lutte contre la suppression de personnel pour accroître les rendements.

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Elle organise des soupes communistes pour nourrir les grévistes, là elle est dans son rôle traditionnel de femme. Puis, fait exceptionnel, elle devient la porte-parole et l’interlocutrice de la presse, du maire, du patronat qui menace de fermer l’usine, auquel elle tient tête.

 Finalement cette grève qui dure cent jours est un échec et Lucie se retrouve sans travail. Elle part pour Voiron avec ses deux filles. Dans cette ville industrielle règne une sourde exaspération contre les conditions de travail et Lucie avec le camarade Auda qu’elle admire, rassemble les exilées de Vizille lors d’une réunion en décembre 1905. En 1906 les grèves s’étendent dans la plupart des usines, qui vont fermer. Le patronat refuse de négocier, le préfet fait appel à la troupe et 3 000 chasseurs alpins arrivent en ville. Faire appel à l’armée est une solution déjà éprouvée à Carmaux chez Reille, au Creusot chez Schneider. Le 1er mai 1906 la peur gagne la France entière.

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Michelle Perrot dans son livre qui inspire le film relate l’histoire des mouvements syndicaux dans cette région du Dauphiné. Après ce nouvel échec et des divisions qui vont se créer entre les grévistes, « Il y a une mélancolie ouvrière des lendemains de grève, qui pèse d’autant plus qu’officiellement on n’avoue pas l’échec… Chacun retrouve ses problèmes et sa solitude ». Quelles que soient ses raisons, Lucie Baud, qui était seule pour élever ses deux filles, sans travail, et qui « avait mauvaise réputation », tente de se suicider avec trois coups de revolver dans la bouche, elle aura la mâchoire fracassée. Avant son geste prémédité, relaté dans le Petit Dauphinois du 11-12 septembre 1906, Lucie a écrit plusieurs lettres à sa famille, elle y invoque des « chagrins de famille ». Finalement Lucie va déménager à Tullins. Elle meurt à 43 ans, le 7 mars 1913 à Fures et tombera dans l’oubli.

   Vous l'avez compris le thème de la lutte des classes est très présent dans le film que réalise Mordillat dans la Loire et en Ardèche...Quand on regarde quelque éléments de sa biographie on comprend pour cette histoire lui tient à coeur....

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Gérard Mordillat est né rue des Pyrénées, dans le XXe arrondissement, il y a un peu plus de cinquante ans. Il y a vécu longtemps et aujourd'hui encore, son appartement du boulevard Voltaire n'est pas si éloigné du Belleville de son enfance. Il habite dans ce lieu chaleureux et vivant avec sa femme et sa fille de quatorze ans. L'autre, vingt ans, a déjà pris son envol. Pas grand-chose ne prédestinait Gérard Mordillat à devenir écrivain, si ce n'est un amour des livres partagé par toute sa famille. «Nous avions un rapport à la lecture autrement plus puissant qu'aujourd'hui. Mon père n'est jamais entré au Parti, mais nous en recevions les journaux et les magazines. A l'école, en revanche, tous les instits étaient communistes. Ils faisaient preuve d'un dévouement extraordinaire, ils nous donnaient de fabuleux cours d'histoire et nous racontaient la Commune en nous promenant dans le quartier. Le XXe était populaire, mais, contrairement aux banlieues d'aujourd'hui, tout le monde était issu du même milieu.» 

La mère de Gérard Mordillat enseigne l'anglais dans les cours Berlitz, son père travaille à la SNCF. Ils ne sont pas riches, mais ne manquent de rien. Gérard partage sa vie entre ses parents et ses copains. Ceux-ci demeurent ses copains aujourd'hui. «Nous avions deux préoccupations: Marx et les filles!» Il est bon élève, mais arrête l'école à quinze ans. Contradictoire? «Pas du tout. Lorsqu'on travaillait bien, on voulait gagner sa vie.» Après divers petits boulots, il devient ouvrier dans une imprimerie. Et c'est là qu'il parfait sa culture. «Il y a dans l'imprimerie une grande tradition d'intellectuels.» 

Mais l'événement qui va bouleverser sa vie est sa rencontre avec Rossellini. «La caissière de la Cinémathèque savait que j'écrivais sur les guerres paysannes en Allemagne au XVIe siècle. Elle m'a dit: ''Il faut que tu en parles à Roberto! " Lorsqu'il est venu présenter Socrate, nous avons discuté durant des heures. Et pendant trois ans, j'ai travaillé pour lui comme scénariste sans que jamais l'on ne commence un film. Ce travail, bien qu'il n'ait pas été rendu public, m'a fait connaître dans le milieu. C'est comme cela que j'ai rencontré Gérard Guérin avec lequel j'ai tourné un court métrage.» 

Gérard Mordillat quitte l'imprimerie pour se consacrer à l'écriture. Il y aura son premier roman, Vive la sociale! en 1981. «Un succès. Mais ce livre n'était pas exactement celui que je souhaitais. Je sentais que j'étais passé à côté de quelque chose, que j'avais manqué d'audace sur le plan autobiographique. Je me suis dit que j'allais le recommencer en prenant d'autres voies.» Il l'adapte au cinéma deux ans plus tard. Succès à nouveau. «Mais ce n'était toujours pas ça!» Il le réécrira complètement pour sa parution en poche (Point Virgule) en 1987. Et depuis il continu son chemin....

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INTERVIEW - Mélancolie ouvrière, Michelle Perrot L’historienne, spécialiste du monde ouvrier et de la condition des femmes, reconstitue la vie d’une tisseuse de soie à la veille de la guerre de 1914.

Qui est Lucie Baud (1870-1913), l’héroïne de Mélancolie ouvrière?
Elle est une ouvrière en soie du Dauphiné. Les journées étaient alors longues (douze-treize heures) et l’attention devait être constante (la machine pouvait s’enrayer). Les patrons cherchent à produire de plus en plus et Lucie Baud est confrontée à l’accroissement des rendements. Elle a reçu une éducation catholique, elle a été alphabétisée, elle a été mariée à un garde champêtre dont elle a eu deux enfants. Elle s’est émancipée de tout ça, mais son cheminement nous échappe. Quand son mari meurt, elle a juste son salaire d’ouvrière pour faire vivre ses deux filles. Elle fonde un syndicat qui rencontre du succès. On l’envoie en délégation à Reims. On ne lui donne jamais la parole durant le congrès. Elle engage une première grève à Vizille en 1905. Elle représente les ouvriers dans un face-à-face avec le patron. Quand on voit la distance aujourd’hui entre ouvriers et patrons, la confrontation entre Lucie Baud et son patron a presque quelque chose de rassurant. Elle est renvoyée de l’usine de Vizille. Elle retrouve vite du travail. Elle mène une deuxième grève à Voiron le 1er mai 1906. Les ouvriers ont cru qu’ils allaient accéder au pouvoir, mais il y a une dégringolade de leurs espérances jusqu’à la guerre de 14. Lucie Baud a eu une vie courte. Elle a fait une tentative de suicide, après l’échec de la grève de Voiron en 1906, dans des conditions obscures et dramatiques. Elle se tire trois balles de revolver dans la mâchoire. Elle décède sept ans plus tard, à 43 ans.

Votre titre, Mélancolie ouvrière, possède plusieurs significations.
La mélancolie se situe à trois niveaux. La mélancolie d’un mouvement ouvrier échoué avec des lendemains de grève douloureux; la mélancolie de Lucie Baud aboutissant à une tentative de suicide; la mélancolie de l’historienne elle-même, qui cherche à rencontrer cette femme depuis très longtemps, mais se rend compte qu’elle lui échappe. Je ne rencontre pas Lucie Baud comme j’aurais voulu, car les inconnues et les hypothèses sont grandes.

Qu’est-ce qui constitue Lucie Baud comme héroïne?
Il y a l’action mais il y a aussi l’écriture. Lucie Baud a laissé un témoignage important dans une revue socialiste animée par de jeunes intellectuels parisiens qui avaient fait le choix du syndicalisme d’action directe pour leur idéal. On ne connaît pas sa part de rédaction dans ce texte qui a été, peut-être, le résultat d’un entretien avec un journaliste. Mais ce texte court et modeste est exceptionnel car on possède peu de témoignages de femmes ouvrières. La culture anglo-saxonne porte davantage vers la parole de chacun. Les ouvriers français écrivent, à l’inverse, peu sur eux. Ils sont dans le "nous" collectif. Lucie Baud a donc été quelque chose dans l’Histoire : un maillon. Elle a aussi fait preuve d’un courage physique et moral. Elle a été remarquable avec les ouvrières italiennes. La majeure partie de ses camarades était hostile aux Italiennes, notamment parce qu’elles étaient des "jaunes", des briseuses de grève. Lucie Baud ne cesse de prendre leur défense. Je l’imagine peu soutenue par son entourage. Sa tentative de suicide s’explique peut-être par sa solitude. Lucie Baud meurt avant la guerre de 14, qui est un coup de torchon sur tout le passé.

On peut voir actuellement éclater la colère des ouvriers.
Je me sens solidaire de leur souffrance et de leur désarroi. Mais l’avenir n’appartient plus à la classe ouvrière. Ils le savent.  La désindustrialisation n’a pas été suffisamment pensée et préparée. On a continué à faire comme si elle n’existait pas. L’industrie telle qu’elle a été, l’industrie du charbon et de l’acier, est terminée.

Qu’est-ce que vous pensez de la classe politique française actuelle?
Les hommes politiques manquent, dans leur ensemble, de courage. Ils ne déméritent pas. Ils auraient fait de bons gestionnaires de l’ordinaire, dans le style de la IIIe ou de la IVe République. Ils sont des hommes moyens confrontés à une situation extraordinaire. Les changements sont exceptionnels dans tous les domaines. Les hommes politiques devraient donc nous aider à faire et à comprendre ces passages. Ils continuent pourtant à agir comme s’ils n’avaient pas pris conscience de l’ampleur de tous ces changements. Ils apportent des solutions d’hier à des problèmes inédits d’aujourd’hui. S’ils veulent le pouvoir, il faut qu’ils mesurent les enjeux du pouvoir. Les Français manquent sans doute de formation économique, mais ils sont suffisamment mûrs pour entendre la vérité